vignette|Édition originale des Élégies de Duino, Insel Verlag, 1923. Les Élégies de Duino (Duineser Elegien) est le titre d’un recueil de dix élégies écrites en allemand de 1912 à 1922 par le poète Rainer Maria Rilke et publiées pour la première fois chez Insel Verlag à Leipzig en 1923. Leur nom est dérivé du château de Duino, près de Trieste, où Rilke fut invité par son amie et mécène, la princesse Marie von Thurn und Taxis-Hohenlohe à qui est dédié ce recueil, et d’où il rédigea les premières élégies du recueil.
Les Élégies de Duino sont considérées, au même titre que les Sonnets à Orphée, comme un de ses chefs-d’œuvre, et ont marqué durablement le paysage poétique moderne et philosophique. Elles sont l’un des textes les plus traduits de la littérature de langue allemande et parmi les plus commentés. Dans un climat d’attente et de mélancolie lumineuse, plusieurs questions sont posées : l’essence de l’être humain à l’époque du « nihilisme » annoncé par Nietzsche, l’amour, l’Art et plus particulièrement le chant poétique, l’expérience de la mort, l’intériorité, la place de l’homme dans le monde.
Le Œuvres III, Correspondance, édition établie par Philippe Jaccottet, traduction de Blaise Briod, Philippe Jaccottet et Pierre Klossowski, Paris, éd. du Seuil, 1976 à son traducteur polonais, Rilke écrit : «Les Élégies de Duino et les Sonnets s’étayent constamment - et je considère comme une grâce infinie d’avoir pu gonfler du même souffle ces deux voiles : la petite voile couleur rouille des Sonnets et l’immense voile blanche des Élégies de Duino.»
À propos des Élégies, Lou Andreas-Salomé tente une définitionLettre du 16 février 1922, Rainer Maria Rilke / Lou Andréas-Salomé, Correspondance, traduction Philippe Jaccottet, Gallimard, 1985 : «L’inexprimable dit, élevé à la présence.»
Genèse vignette|Château de Duino, près de Trieste. Du au , Rilke séjourne au château de Duino, site majestueux perché au-dessus des rochers sur les bords de la mer Adriatique où soufflent en alternance la bora et le sirocco. «(…) dans ce château dont les tours dominent immensément la mer, et qui, pareil à un promontoire de présence humaine, par nombre de ses fenêtres (dont la mienne) donne sur l’espace marin le plus ouvert, directement sur le Tout, aimerait-on dire, sur ses spectacles généreux et insurpassables - tandis que des fenêtres intérieures, à un autre niveau, on a vue sur de très vieilles cours silencieuses, entre d’antiques murs romains que des époques plus tardives ont humanisés de balustrades baroques et de personnages absorbés dans leur jeu. Mais là-derrière, a-t-on franchi l’une quelconque des fortes poternes, s’élève, non moins impraticable que la mer le Karst vide; et l’œil ainsi nettoyé de tout détail est particulièrement touché par le petit jardin du château qui se risque, comme le ressac là où le bâtiment lui-même ne forme pas toute la pente; puis le parc, qui profite du premier éperon, prend de l’importance; c’est là que se dressent les ruines vides de l’édifice qui précéda ce château, lui-même immémorial, et sur les bastions duquel Dante, selon la tradition, se serait attardé.» Rilke, Lettre du vignette|Entrée du château de Duino. Une sorte de mysticisme entoure la naissance de la première élégie. La princesse de Tour et Taxis raconte dans ses SouvenirsSouvenirs sur Rainer Maria Rilke, préf. de M. Betz, Paris, 1936: lors d’une promenade au bord de la mer, le long des falaises abruptes, Rilke aurait eu soudainement l’impression d’être appelé et d’entendre une voix dans le grondement de la bora (le vent du nord-est) lui crier : «Wer, wenn ich schriee, hörte mich denn aus der Engel Ordnungen ?» (« Qui, si je criais, m’entendrait donc depuis les ordres des anges ? »)
Forme
La forme élégiaque (voir Élégie) s’inscrit d’abord dans la tradition classique allemande : Goethe avec les Élégies romaines, l’Élégie de Marienbad, Schiller avec Nénie, Hölderlin avec Pain et vin mais elle est surtout, depuis l’antiquité grecque, le genre de poésie par excellence où peuvent s’exprimer les grands sentiments humains. Catulle, Tibulle, Properce s’y sont illustrés pendant la période augustinienne. Un autre mot en allemand pour «élégie» est Klagelied, littéralement «chant de plainte», le terme Klage est souvent repris dans le recueil. Hormis les vers 91 et 92 de la Première Élégie, Rilke ne respecte pas strictement le modèle du distique élégiaque antique et garde une grande liberté métrique et rythmique. La Quatrième Élégie et la Sixième Élégie sont écrites en vers blancs.
Contenu et thèmes principaux
Dans tout le recueil, il y a une alternance sensible entre l’abattement et l’exaltation, entre le requiem et l’hymne. Tour à tour sont invoqués «l’Ange», Narcisse, puis plus tard Orphée (dans les Sonnets).
Le sujet
Dès le début, le lecteur peut sentir un flottement du sujet entre le «je» et le «nous», entrecoupé d’interrogations et de doutes multiples. Le sujet peut correspondre soit au poète Rilke soit à l’être humain en général.
L’Ange
«L’ange des Élégies de Duino n’a rien à voir avec l’ange du ciel chrétien» Rilke, Lettre du
«Il ne peut rien y avoir dans le terrible de si réfractaire et de si négatif que l’action du travail créateur ne puisse en faire, avec un grand excédent positif, une preuve de l’existence, une volonté d’être : un ange.» Rilke, Lettre du
La figure de l’ange traverse toute l’œuvre de Rilke. Dépouillé de toute référence religieuse, tout en gardant l’énergie spirituelle qui s’en dégage, l’ange rilkéen devient une créature mythique à part entière prenant place dans sa propre mythologie. Dans «l’espace sans lien» Élégie, Traduction Jean-Pierre Lefebvre in Œuvres poétiques et théâtrales, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997 de la modernité, le Poète prend la place du Saint (thème très baudelairien) et tend vers la figure de l’Ange.
Rilke interroge les anges : «Qui êtes-vous ?» «(…) miroirs : en leur propre visage reversant / la beauté qui s’était d’eux-mêmes répandue.» Élégie, Traduction Jean-Pierre Lefebvre in Œuvres poétiques et théâtrales, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997 L’ange est Narcisse, unité pure, résolvant ainsi la problématique de la conscience humaine déchirée, entre autres, par la conscience de la mort : «Nous, nous ne sommes pas en unité» Élégie, Traduction Jean-Pierre Lefebvre in Œuvres poétiques et théâtrales, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997
«La vraie forme de la vie s’étend sur les deux domaines (ndlr : la vie et la mort), le sang de la circulation suprême passe dans les deux : il n’y a ni En deçà, ni Au-delà, rien que la grande Unité où ces êtres qui nous surpassent, les «anges», sont chez-eux.» Rilke, Lettre du
La figure de l’ange est multiple : métaphore du Poète, de la conscience unie, du Narcisse, les anges peuvent devenir simples «oiseaux quasi mortels de l’âme», simples figures mythiques habitant le paysage du cœur Élégie, Traduction Jean-Pierre Lefebvre in Œuvres poétiques et théâtrales, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997, parfois Rilke leur oppose la grandeur des productions humaines «piliers, pylônes, le sphinx», la cathédrale de Chartres Élégie, Traduction Jean-Pierre Lefebvre in Œuvres poétiques et théâtrales, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997, les sentiments humains, qui égalent l’Ange et même le dépassent, l’Amante : «Mais rien même / qu’une amante — ô seule à sa fenêtre la nuit… / ne t’atteignait-elle pas au genou — ?» Hans-Georg Gadamer, dans un court essai<ref name="Gadamer p244sq">Gadamer, Hans-Georg, "Mythopoietische Umkehr in Rilkes Duineser Elegien" (1966 vorgetragen), in Rilke 'Duineser Elegien''', hrsg. v. Ulrich Fülleborn und Manfred Engel, 2. Bd. Forschungsgeschichte, Frankfurt am Main: Suhrkamp Taschenbuch, 2010 , .</ref>, parle du «retournement mythopoïétique» à l’œuvre dans les Élégies. En effet, contrairement aux époques baroques ou classiques sous lesquelles une assise mythologique (antique, chrétienne) pouvait s’insérer et donner des œuvres d’art riches en allégories, le monde moderne peut se comprendre comme une crise du mythe, privé de son soutien. De fait, «chez Rilke», nous dit Gadamer, on assiste à «un retournement mythopoïétique : le monde de son propre cœur nous est présenté dans la parole poétique comme un monde mythique, c’est-à-dire un monde composé d’êtres qui agissent». (Voir surtout la Élégie).
L’Ange n’a pas d’ancrage théologique, il est un être mythique à fonction poétologique. Le monde intérieur, les expériences du cœur humain s’élèvent, chez Rilke, au niveau du mythe. Le monde intérieur, invisible, n’est pas retourné en lui-même, il n’est pas narcissiquement fermé, au contraire, il est pleinement dans «l’Ouvert» (das Offene) Élégie, Traduction Jean-Pierre Lefebvre in Œuvres poétiques et théâtrales, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997. Le Narcisse rilkéen - l’Ange - transforme le monde visible en monde invisible, l’un se déversant dans l’autre. Il vit dans «l’Ouvert» de cet espace que Rilke appelle : «espace intérieur au monde» (Weltinnenraum)Fragments, Presque tout le réel invite à la rencontre… 1914, Œuvres poétiques et théâtrales, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997, et qui est «pur espace».
Dans une lettre du , Rilke écrit : « L’ange des Élégies de Duino est la créature chez qui la transformation du Visible en Invisible à quoi nous nous employons apparaît déjà accomplie. Pour l’ange des Élégies de Duino, toutes les tours, tous les palais passés sont existants, parce que depuis longtemps invisibles, et les tours et les ponts encore debout dans notre existence déjà invisibles, bien qu’encore (pour nous) matériellement présents. L’ange des Élégies de Duino est la garant du plus haut degré de l’Invisible. »
L’Espace
L’espace signifie chez Rilke à la fois l’espace intérieur du cœur humain, l’intériorité, invisible, et l’espace du monde extérieur, visible. Rilke appelle cela le «Weltinnenraum»Fragments, Presque tout le réel invite à la rencontre… 1914, La Pléiade ) ou «espace intérieur du monde» traduit aussi par «espace intime du monde». «Le désir constant de Rilke est de conférer à l’intériorité une dimension monumentale» écrit Eudo C. MasonRainer Maria Rilke. Sein Leben und sein Werk, Vandenhoeck & Ruprecht, 1964.
Une autre fonction de l’espace dans l’œuvre est de neutraliser le temps, la spatialisation poétique opérée par Rilke permet d’être au-delà de la temporalité, dans le «pur espace dans lequel infiniment fleurissent et se perdent les fleurs» et de conférer à l’instant l’éternité. «La formule clé de la poétique rilkéenne : le temps est espace» écrit Maurice RegnautLa Princesse blanche, Introduction, Action poétique, 1981.
«Nous, êtres d’ici et de maintenant, nous ne pouvons être un seul instant comblés, ni engagés, dans le monde du temps, nous ne cessons d’aller au-delà, vers ceux d’avant, vers notre ascendance, et vers ceux qui viendront apparemment après nous. Dans ce monde «ouvert», le plus grand, tous sont, on ne peut dire en même temps, car la cessation du temps implique précisément que tous soient, sans plus. Partout la temporalité s’abîme dans la profondeur de l’Être.» Rilke, Lettre du
Le «Weltinnenraum» est le lieu où le Visible et l’Invisible se métamorphosent constamment. L’accomplissement esthétique est atteint lorsque l’«œuvre de la vision» (Werk des Gesichts)Fragments, Retournement, écrit en 1914, Œuvres poétiques et théâtrales, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997, et l’«œuvre de cœur» (Herzwerk) deviennent une seule et même chose grâce au chant poétique.
«Et ces choses (…) / Veulent qu’en notre cœur invisible nous les transformions toutes en — ô, infiniment — en nous-mêmes !» Élégie, Traduction Jean-Pierre Lefebvre in Œuvres poétiques et théâtrales, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997
«Que ce qui nous semblait vide en nous touchant prend vie, ô maison, ô prairie, ô lumière du soir,