Henri-Corneille Agrippa de Nettesheim, dit Cornelius Agrippa ou encore Agrippa de Nettesheim, né le et mort le , est considéré comme un savant ésotériste, représentatif d'une conception sceptique de la magie : la « magie naturelle ». Sa philosophie serait plus proche d'une théosophie chrétienne.

Contexte À la Renaissance, plusieurs courants universitaires cherchent à se dégager de la scolastique médiévale et de l'aristotélisme, dont le courant du néoplatonisme florentin (néoplatonisme médicéen) représenté par Marsile Ficin et Pic de la Mirandole, et des courants de l'hermétisme, plus éclectiques, combinant diverses traditions grecque, hébraïque… représentés notamment par Giordano Bruno et Cornelius Agrippa..

Philosophes et mages universitaires utilisent les mêmes concepts, dans les mêmes termes, avec le même vocabulaire jusqu'au , période où l'occultisme est peu à peu rejeté du cadre universitaire, sous l'influence de penseurs tels que Francis Bacon (1561-1626) ou John Locke (1632-1704)..

Biographie Origine et formation

On connaît sa vie grâce à ses lettresAgrippa, Epistularum liber, in Opera (Lyon, vers 1620), Hildesheim, Georg Olms, 1970, 2 t., t. 2 p. 593-1073., à des témoignages, et à la biographie de Charles Nauert.

Il naît à Cologne, le . Il fait des études en lettres (1502), sans doute médecine, droit, théologie : il est « docteur ès-lettres et docteur en médecine de Cologne-sur-le-Rhin ». Il voyage ensuite dans toute l'Europe (France, Espagne, Angleterre, Allemagne, Italie, et Suisse) en tant que soldat, médecin et enseignant..

Voyages et publications Il se lance dans une expédition militaire en Espagne en 1508, au service de Ferdinand II d'Aragon, il se sert d'explosifs.

En l'honneur de Marguerite de Bourgogne, il rédige un traité en latin intitulé De la noblesse et préexcellence du sexe féminin (écrit en 1509 mais publié en 1529 à Anvers). Cet ouvrage se caractérise par . À titre d'exemple, il fournit cet argument tiré de la Genèse qu'il récrit à sa façon :

Il fonde à Avignon et Paris une association d'amis, dont Charles de Bovelles et Jacques Lefèvre d'Étaples, qui pratiquent l'alchimie. En 1509, il enseigne à Dole la kabbale chrétienne de Johannes ReuchlinHenri-Corneille Agrippa, Expostulatio super expositione sua in librum 'De verbo mirifico', in Opera, Cassel, après 1605, , ., ce qui le fait accuser d'hérésie. En Angleterre, il fréquente les grands savants humanistes, dont John Colet.

En Allemagne, il rend visite au fameux abbé ésotériste Johannes Trithemius, auquel il montre sa première version De la philosophie occulte (1510), qui ne comprend alors pas l'influence de la kabbale de ReuchlinPierre Béhar, Les langues occultes de la Renaissance, Paris, Desjonquières, 1996, p. 30-34, 258.. Il entre au service de l'empereur , un Habsbourg, comme militaire (1511), pour escorter des cargaisons d'or et attaquer Venise. Il donne des conférences sur le très ésotérique Poimandrès du Corpus Hermeticum, à Pavie.

En 1518 le voici conseiller municipal et avocat à Metz, ville libre d'Empire ; il se lie avec le fils d'un notaire de Metz, l'humaniste Claudius Cantiuncula, alors étudiant à Bâle, qui le tient informé du débat de Luther et de Jean Eck et lui envoie le Compendium d'Érasme et les thèses de Martin LutherHenri Naef, Les Origines de la Réforme à Genève, Librairie Droz, 1968 (p.313).. Il défend une femme accusée de sorcellerie en avançant l'excuse de la sénilité ; par cet engagement, il suscite la colère de l'évêché, alors sous un régime d'intransigeance religieuse, et doit fuir le Pays messin. En Suisse, à Genève (1521), Berne, Fribourg (1523), il exerce comme médecin (1522) et publie des calendriers astrologiques (1523).

Il vient, en 1524, se fixer à Lyon comme médecin, appelé par Marguerite de Valois-Angoulême, sœur de . Il est nommé peu après médecin personnel (et donc astrologue) de Louise de Savoie, mère de . Il perd son poste en refusant d'établir l'horoscope de François , pratique qu'il juge superstitieuse.

Derniers travaux En 1526, il rédige un fort volume intitulé De l'incertitude et vanité des sciences. Le voici fidéiste, hostile à la magie, mais son scepticisme le fera condamner par la faculté de théologie de Louvain et par la Sorbonne (1531). Il part à Anvers (1528), il combat la peste. Il devient archiviste-historiographe au service de la princesse Marguerite d'Autriche (1480–1530), gouvernante des Pays-Bas.

Il se marie pour la troisième fois. Il semble avoir de plus en plus d'attirance pour le luthéranisme. Le prince électeur et archevêque de Cologne, Hermann von Wied, le protège quelque temps. Rentré en France, il est mis en prison pour avoir écrit contre Louise de Savoie, qui ne le payait pas. Il meurt, peu de temps après avoir recouvré sa liberté, à l'hôpital de Grenoble, le .

Il parlait huit langues (allemand, français, italien, espagnol, anglais, latin, grec, hébreu). Il maîtrisait au moins autant de disciplines : astrologie, magie, lettres classiques, médecine, droit, théologie, philosophie, science de la guerre, science des explosifs, kabbale chrétienne, exégèse, diplomatie, cryptographie, espionnage, enseignement. Un vrai génie de la Renaissance, comme Léonard de Vinci, Pic de la Mirandole, Jérôme Cardan, etc.

Il fut inquiété pour sorcellerie à cause d'un grand chien noir qui l'accompagna une grande partie de sa vie..

Philosophie Agrippa a au moins quatre facettes, pas forcément conciliables, celle d'un féministe, celle d'un mage, celle d'un alchimiste, celle d'un sceptique, sans parler de ses fonctions de médecin, d'historiographe, de conseiller, de ses activités de milicien, d'astrologue, de pédagogue.

Facette de féministe (1509). Dans De la noblesse et préexcellence du sexe féminin, Agrippa rappelle que Ève est née au Paradis et que la femme joue un grand rôle dans la génération (ce que niait AristoteSelon Aristote, c'est l'homme qui joue un rôle essentiel dans la génération en apportant activement une forme, alors que la femme n'est qu'un réceptacle passif apportant une matière destinée à être mise en forme (métaphore médiévale de la femme comme cire où l'homme imprime son sceau).). Il fait l'éloge des femmes de la Bible : Marie est meilleure que le meilleur des hommes, et la pire des femmes l'emporte sur Judas. Il s'attaque à l'image mortifère du sang menstruel, considéré en son temps comme un poison, pour en montrer les bienfaits (il apaise les tempêtes et éloigne les démons) Article Maladie des femmes., par éloge paradoxal. Facette de mage (1510, première version de De Occulta Philosophia). Agrippa a une grande célébrité et influence comme ésotériste ou occultiste ou mage. En réalité, il reste théorique, et il est peu original, il prend beaucoup au kabbaliste Johannes Reuchlin (De Verbo mirifico, 1494 ; De Arte Cabalistica, 1517)Johannes Reuchlin, De arte cabalistica (1517), trad. François Secret : La kabbale, Aubier-Montaigne, 1973., à l'hermétiste et néo-platonicien Marsile Ficin (De Vita), au Picatrix, au kabbaliste François-Georges de Venise (De Harmonia Mundi). Il annonce la magie énochienne de la moitié du . Facette d'alchimiste. Si Agrippa affirme dans son De occulta philosophia (I, xiv) avoir su faire de l'or, il n'y traite pour ainsi dire pas d'alchimie et n'a jamais publié de traité sur ce sujet. Cependant on lui a récemment attribué un traité anonyme que les alchimistes de la Renaissance avaient attribué à tort à Marsile Ficin, le De Arte Chimica imprimé en 1572 par Perna dans le recueil Auriferæ artis, quam chemiam vocant, antiquissimi authores, sive turba philosophorumHenry Cornelius Agrippa (attributable to) De arte chimica (On Alchemy) A critical Edition of the Latin Text with a Seventeenth-Century English Translation, by Sylvain Matton, Paris: SEHA - Milan: Archè, 2014. Facette de sceptique (1526). Cette fois, dans son Sur l'incertitude, vanité et abus des sciences, le savant Agrippa prend beaucoup au neveu de Jean Pic de la Mirandole, Jean-François, auteur d'un Examen vanitatis, à Nicolas de Cuse (De docta ignorantia). Par fidéisme et quiétisme, Agrippa n'admet que la révélation. Il ne croit plus en la puissance de la raison humaine. Plus fort, il déclare qu'il y a des erreurs dans la BibleAgrippa, Paradoxe sur l'incertitude, vanité et abus des sciences, chap. 99, trad. 1582., il attaque les moines, trouve les papes méchants. Le livre est mis à l'Index en 1550.

De Occulta Philosophia

Cet ouvrage, rédigé en 1510 mais publié entre 1531 et 1533, est divisé en trois livres portant respectivement sur le monde élémentaire, le monde céleste et le monde intellectuel.. Cataloguant les parties de l'âme et du corps, ainsi que les animaux et les plantes, Agrippa examine les influences qui peuvent rendre malade ou guérir et il fournit une pléthore de remèdes possibles, dont certaines proviennent de sources écrites, telle l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, et d'autres de traditions orales. À titre d'exemple,

S'inspirant de Reuchlin, Agrippa est partisan d'une philologie mystique affirmant la valeur magique de l'hébreu biblique considéré comme le langage du paradis terrestre originel, le Jardin d'Éden. Les lettres de l'alphabet hébreu représentent la structure de l'univers. Par le réarrangement du langage et des mots, il est possible de manipuler les réalités du monde : à l'instar de la puissance des mots de l'orateur sur ceux qui l'écoutent, il doit être possible, par l'hébreu, d'influencer toute chose y compris les objets inanimés..

On trouve dans cet ouvrage nombre de « carrés magiques », à l'aide desquels il est possible de se placer sous l'influence d'une planète bienveillante comme Jupiter : Agrippa propose aussi des « sceaux planétaires » qui capteraient magiquement la vertu des planètes correspondantes, et de nombreux tableaux de correspondances. Son principe métaphysique de base est néoplatonicien : « chaque monde inférieur est gouverné par un monde supérieur et reçoit l'influence de ses forces » ; en termes hermétiques, « tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut » (La Table d'émeraude).

Pour Agrippa il existe trois sortes de mondes : l'élémentaire ou monde terrestre qui est celui de la médecine et de la physique ou magie naturelle, le monde céleste régi par l'astrologie et l'arithmologie, le monde intellectuel régi par la magie des démons ou des anges ou théurgie. Ces trois mondes sont liés entre eux, chaque inférieur étant gouverné par son supérieur et recevant ses influences. Ainsi, le plantain, qui appartient au monde élémentaire, reçoit ses vertus occultes de Mars, qui appartient au monde céleste, et soigne donc la tête.

Selon l’anthropologue David Rouach ., Agrippa adhère à la théorie des signatures. Chaque plantes, métal ou pierre sur la terre possède une signature qui le relie à une planète ou une constellation. Dans le second livre du De Occulta philosophia, Agrippa fait correspondre les sept anges du monde Intelligible, les sept planètes du monde céleste, les animaux, les pierres, les métaux du monde élémentaire et les organes de l’homme (microcosme).Si l’on veut capter l’influence de la planète Mars sur la main droite ou sur la narine droite, il suffit d’invoquer l’Ange Camael, de porter une bague en diamant et un talisman en fer, de manger du brochet et de se procurer une bague en vautour et un loup.

La nature est vivante et imprégnée de la vie et de l'esprit du monde, elle est organisée selon l'analogie et les correspondances : « les os ont du rapport avec la Terre, la chair avec l'Air, l'esprit vital avec le Feu, et les humeurs avec l'Eau ». Les lois de la magie selon l'anthropologue James Frazer (1854-1941) se retrouvent chez Agrippa : similarité (« les animaux stériles causent la stérilité »), contact (« un drap qui a servi à des funérailles en prend quelque qualité saturnale et de tristesse »), et contrariété (« le Feu est contraire à l'Eau »).