thumb|upright=0.8|Joseph Conrad par George Charles Beresford (1904).|alt= Lord Jim ( en anglais) est un roman de Joseph Conrad publié en feuilleton d' à dans le périodique Blackwood's Magazine et en un volume dans une version révisée à la fin de cette même année. Appartenant à la première partie de la carrière littéraire de l'auteur, il en représente un jalon important par son succès immédiat, le premier et aussi l'un des rares que l'auteur ait jamais obtenus.
S'appuyant en partie sur des expériences personnelles, il raconte l'histoire de Jim, jeune officier de marine marchande britannique épris de rêves héroïques, mais marqué d'infamie : en effet, il a abandonné un navire en mer Rouge, le Patna, qu'il pensait être sur le point de sombrer, sans que les centaines de passagers embarqués n'en soient prévenus. Le reste de sa vie est consacré à tenter de restaurer sa dignité, en particulier à , territoire fictif en Asie du Sud-Est.
La définition du personnage de Jim n'est pas simple. Jim est un homme d'extrême bravoure en ses intentions, mais couard en ses actions ; à la poursuite d'un rêve d'héroïsme grandiose, et en recul devant l'adversité ; un géant en imagination et un poltron dans la réalité ; brandissant et trahissant à la fois les principes de noblesse et d'exigence qui confèrent à la société sa cohésion et sa dignité. Une autre approche consisterait à considérer Jim comme un jeune homme qui depuis l'enfance rêve de grandeur morale et humaine; il sait qu'un jour il sera confronté à une situation qui le mettra face à son destin, et que ce sera alors l'occasion de prouver sa valeur. Il passe, en somme, un pacte avec lui-même. Ce jour arrive, et malheureusement, il ne sera pas à la hauteur de ce qu'il considère comme lui-même. Il trébuche. Le reste de sa vie, immense chemin de croix (il y a du christ chez Jim, comme le fait remarquer Marc Porée), n'est que pénitence, humble restauration.
Le schéma narratif est particulièrement complexe, déjà expérimenté dans La Folie Almayer en 1895. Conrad a appelé cette technique (). Elle tend à rompre la suite temporelle par de constants passages du présent au passé et . Ainsi, le romancier vise à (). Le narrateur principal qui, à partir du cinquième chapitre, parle, puis prend la plume pour ne la quitter que peu avant la fin, est l'un des personnages essentiels, Marlow, déjà rencontré dans Jeunesse (1898) et Au cœur des ténèbres (1899).
Considéré comme l'une des œuvres les plus profondes de Joseph Conrad, Lord Jim figure en sur la liste des cent meilleurs livres du établie en 1999 par Le Monde et la Fnac, et à la dans la liste des cent meilleurs romans de langue anglaise du siècle établie par la Modern Library en 1998 The Modern Library : 100 Best Novels.
Genèse, publication et accueil du roman Juste avant la publication de Lord Jim, Conrad a dit adieu à sa carrière maritime pour se consacrer à l'écriture.. Le roman est commencé alors qu'il a terminé La Rescousse, travaille à Jeunesse et Au cœur des ténèbres, se lie d'amitié studieuse avec Ford Madox Ford à propos des Héritiers et de Romance. Période difficile à tous points de vue pour lui : surcharge de travail, santé vacillante, déboires financiers, doute sur ses capacités créatrices. Au matin du cependant, il envoie son épouse et leur fils de deux ans à Londres, puis se met au travail pour terminer Lord Jim qui parait en feuilletons mensuels depuis le mois d'octobre précédent dans le Blackwood's Edinburgh MagazineBlackwood's Magazine, n° CLXVI, octobre 1899-novembre 1900, Londres, W. Blackwood, 1900...
Mise en route du roman vignette|redresse=0.8|Ford Madox Ford en 1873.|alt=photo noir et blanc, tenue classique avec col rabaissé et cravate, moustache, lunettes En , Conrad a commencé une ébauche de vingt-huit pages de carnet intitulée Tuan Jim. Comme il bataille depuis 1896 pour terminer La Rescousse, il désire rédiger un roman pour grand public qui se vendra bien. Cependant, des doutes l'assaillent sur la qualité de ses pages et sur sa lenteur, déplorant qu'il doive trop souvent attendre la phrase, le mot, avec des heures vides, et des questions sur sa vocation d'écrivainJoseph Conrad, lettre à David Meldrum, 10 août 1899.. De fait, écrit Topia, .. Cette ébauche couvre les trois premiers chapitres et s'achève avec l'entrée du Patna dans la mer Rouge : Conrad y reste assez distant et ironique envers son personnage et Jim ne possède pas encore la stature romantique. qu'il endossera plus tard ; Marlow n'apparaît pas et l'épisode de Patusan se trouve à peine évoqué.
La première mention de Lord Jim figure dans une lettre de Conrad à Edward William Garnett où il évoque une nouvelle intitulée JimJoseph Conrad, lettre à Edward William Garnett, 4 juin 1898.. En , Conrad fait la connaissance du jeune écrivain Ford Hermann Hueffer, ensuite connu sous le nom de Ford Madox Ford, qui, devenu son ami, lui loue une maison dans le Kent où les Conrad s'installent eux-mêmes en , et pendant les dix années qui suivent, s'y écrit une bonne partie de l'œuvre : peut-être encouragé par Madox Fox., si initialement il n'envisage pas de développer l'épisode de Patusan, en , il commence à penser à un livre de l'envergure de Au cœur des ténèbres.. Ses hésitations sur la forme que doit prendre ce récit se manifestent dans le découpage en chapitres : originellement, il désirait les remplacer par un flux narratif ininterrompu, les concevant simplement comme des « pauses », des « moments de repos » pour le lecteur qui suit une Joseph Conrad, lettre à William Blackwood, 18 juillet 1900.. Il insiste ensuite pour que l'ouvrage ait pour sous-titre « Récit » Joseph Conrad, lettre à David Meldrum, 19 mai 1900..
Derniers soubresauts de la rédaction vignette|redresse=0.8|John Galsworthy.|alt=photo de profil, homme jeune en tenue classique La suite, il l'a racontée dans une lettre à John Galsworthy : après s'être (), il se lance dans un marathon de vingt-quatre heures, avec quelques pauses de dix minutes pour les repas et de brèves promenades autour de la maison. Le dernier mot est couché sur le papier le lendemain peu après le lever du jour et l'événement est célébré avec une cuisse de poulet froid partagée avec le chien de la famille.. Si au départ, Conrad entend n'écrire que trois ou quatre épisodes et terminer l'ensemble bien avant la publication du deuxième, l'histoire a grandi jusqu'à en occuper quatorze, et n'a pris fin qu'après la parution du dixième.
Dès qu'il en a terminé, Conrad écrit à son éditeur, William Blackwood, pour le remercier de lui avoir favorisé la rédaction par son ().. En réalité, la patience de Blackwood a été mise à rude épreuve et c'est grâce aux interventions du lecteur de la maison, David Meldrum, conscient du brillant exceptionnel de l'œuvre qui prend forme, que Conrad n'a à subir aucune foudre. Concédant que la longueur n'est pas sans poser de sérieux problèmes au magazine, Meldrum affirme cependant qu'il y a maintenant là Maga est le surnom du magazine pour les familiers de la maison d'édition....
Publication vignette|Blackwood's Edinburgh Magazine (1829).|alt=Page titre du magazine Cette inflation du roman n'en cause pas moins une certaine tension entre l'éditeur et l'auteur : il avait été prévu que les trois ouvrages où figuraient Charlie Marlow, soit Jeunesse, Au cœur des ténèbres et Lord Jim, seraient publiés après leur parution en feuilleton en un seul volume, en raison d'une certaine unité due au partage de ce personnage-narrateur et aussi de la même idée morale fondatrice. Lord Jim, cependant, ayant grandi plus que prévu, William Blackwood considère que l'homogénéité de l'ensemble est rompue par le déséquilibre du troisième volet. Conrad fait savoir son mécontentement : il a conçu la trilogie de façon que Au cœur des ténèbres () à Lord Jim et que Jeunesse ().. Son souci paraît fondé, selon A. Michael Matin, qui écrit : ... D'où l'impossibilité de déceler la profondeur poignante de passages tel que celui où Marlow, maintenant d'âge mûr, s'interroge sur les origines de la fascination qu'il éprouve pour le marin perdu : .. ..
De plus, Au cœur des ténèbres lui aussi contient des épisodes importants du passé de Marlow : sa relation avec Kurtz au Congo belge et les conflits vécus entre des aspirations idéalistes et une conduite sans gloire. En bref, bien que ne donnant peu à voir dans Lord Jim de sa vie riche d'aventures et de faiblesses, sa pâleur en tant que personnage se justifie littérairement par la familiarité supposée du lecteur avec les deux œuvres de la trilogie conçue par Conrad..
Lord Jim est publié à Londres chez Blackwood et à New York chez Doubleday et McClure en ; une deuxième édition anglaise paraît chez Dent en 1917, accompagnée d'une « Note de l'auteur », puis une deuxième édition américaine chez Doubleday en 1920.
Les éditions anglaises et américaines diffèrent : la dernière correspond à un état antérieur du texte, les changements portant surtout sur le personnage de Gentleman Brown et sur son affrontement avec Jim. Si l'envahisseur de Patusan reste dans la version première une incarnation quasi allégorique, à la fois surhumaine et grotesque, du mal et des « puissances obscures », dans la seconde, il se fait moins satanique et plus humain. Du coup le combat avec Jim est modifié : au lieu d'être un ἀγών emblématique entre le bien et le mal, c'est une lutte plus ambiguë que se livrent les deux hommes, chacun portant sa part des ténèbres inhérentes à la nature humaine..
Accueil Lord Jim a reçu un excellent accueil de la critique, surtout en ce qui concerne son sujet.. Le sujet vignette|redresse=0.8|Henry James en 1897.|alt=noir et blanc, plage, homme grand, avec barbe, casquette et canne, debout sur le sable Le The Spectator se dit séduit par et y a vu de la saison littéraireThe Spectator, Londres, 24 novembre 1904.. Le Speaker, quant à lui, juge que : The Speaker, Londres, 24 novembre 1904.. Le Daily News y trouve l'Daily News, Londres, 14 décembre 1907.. Aux États-Unis, The Critic tente d'expliquer la technique narrative par une métaphore : The Critic, New York, NY, États-Unis, mai 1901..
Conrad, plutôt sensible aux louanges, se déclare Joseph Conrad, lettre à Blackwood, 19 décembre 1900., et mentionne le fait que Henry James lui a envoyé une lettre Joseph Conrad, lettre à David Storrar Meldrum, 27 novembre 1900. :
D'ailleurs, le critique de la Pall Mall Gazette note une ressemblance entre l'écriture des deux écrivainsPall Mall Gazette, Londres, 5 décembre 1900..
La méthode narrative thumb|upright=0.8|Premier exemplaire de la North American Review avec la signature de son éditeur William Tudor.|alt=page de journal, datée de mai 1815, signature sous le titre
Si la majorité des critiques s'accordent sur la profondeur et la noblesse du sujet, la méthode narrative, elle, suscite certaines réserves.. affirme que Conrad ne sait pas écrire un roman et que sa méthode pour raconter l'histoire d'une âme apparaît fautive, 15 décembre 1900.. Le récit de Marlow, en particulier, se voit remis en question : ainsi, le critique de lAcademy s'étonne de ce que ce personnage ait pu raconter une telle histoire en une seule soirée ; environ, considérant qu'il n'est pas possible de parler à plus de à la minute, il lui aurait fallu onze heures d'affilée, , Londres, 10 novembre 1900.. Quant à la North American Review, elle qualifie son récit d'après-dîner d'Hugh Clifford, North American Review, Boston, 12 novembre 1900..
Plus violent est le Sketch qui parle d'une et il ajoute The Sketch, Londres, 14 novembre 1900.. D'autres évoquent Pall Mall Gazette, Londres, 5 décembre 1600., Daily News, Londres, 14 décembre 1900..
Dans sa « Note de l'auteur » écrite pour la deuxième édition de 1917, Conrad tenta de répondre à certaines de ces critiques : tout en laissant entendre que le récit de Marlow contenait des interruptions, il soutenait néanmoins que l'ensemble pourrait se lire à haute voix en moins de trois heures.
L'intrigue de Lord Jim