Don Juan est considéré par Lord Byron lui-même comme son œuvre maîtresse, ainsi que la plus personnelle. Interrompue par la mort de l'auteur, elle raconte en dix-sept chants, sur un ton facétieux et volontairement provocateur, les péripéties d'un jeune Espagnol voyageant à la fin du de l'Espagne à l'Angleterre, en passant par la Grèce et la Russie. Le Don Juan de Byron, à l'opposé du mythe du séducteur, est un jeune candide, jouet des événements comme des femmes.

Genèse de l'œuvre Lord Byron commence Don Juan en , alors qu'il est à Venise :

Il envoie le premier chant le à son éditeur John Murray, qui demande à censurer certains passages, craignant un scandale en raison des allusions au désastreux mariage avec Annabella Milbank, des attaques contre Robert Southey, le Poète Lauréat, et contre Lord Castlereagh. Lord Byron, pressé également par ses amis, accepte non sans protester la censure de la dédicace et une publication anonymeCitation : Lettre à Scrope Davies du 26 janvier 1819, in Lettres et Journaux, Albin Michel 1987.. À sa sortie, en , le poème provoque un tollé, ce qui n'empêche pas Lord Byron d'en poursuivre la rédaction. Il en est au Chant III lorsqu'il écrit à son ami Douglas Kinnaird :

Ni sa maîtresse, Teresa Guiccioli, qui désapprouve les allusions à son épouse, ni une brouille avec son éditeur, ne peuvent l'arrêter. Il continue Don Juan lors de son voyage en Grèce, et jusqu'à sa mort à Missolonghi en 1824.

Résumé thumb|left|La Barque de don Juan (Delacroix) Don Juan nait à Séville de Don José et Dona Ines, intellectuelle férue de mathématiques. À seize ans, beau jeune homme, il trouble le cœur pur de Dona Julia qui en fait son amant. L'adultère découvert, elle est envoyée au couvent et Don Juan doit quitter l'Espagne pour l'Italie (Chant I). Pris dans une tempête, son navire fait naufrage. Seul survivant, les autres rescapés étant morts de faim ou ayant été dévorés, Juan échoue sur une île grecque.

Il est recueilli par une jeune fille, Haydée, qui en tombe amoureuse (Chants II et III). Le père, chef d'une bande de pirates, découvrant leur relation, envoie Juan à Constantinople où il est vendu comme esclave à la femme du Sultan, Goulbéyaz. Il est introduit dans le harem déguisé en femme et devient objet de convoitise pour le sultan, sa femme et toutes les autres... (Chants IV, V, VI). Il parvient à s'échapper et se retrouve au siège de la ville d'Izmaïl par l'armée russe. Il fait preuve de bravoure sur le champ de bataille et sauve une petite musulmane, Leïla. Il est envoyé pour annoncer la victoire à Catherine II, qui en fait son favori (Chants VII, VIII, IX). Mais Juan tombe malade. Les médecins lui préconisent un climat moins rude. L'Impératrice l'envoie en mission secrète en Angleterre. Traversant l'Europe avec Leïla, il est chaleureusement accueilli par la bonne société anglaise. Plusieurs femmes se disputent ses faveurs. Il cède à la duchesse Fitz-Fulke (Chants X à XVII). Lord Byron n'aura pas eu le temps d'envoyer son héros dans la France Révolutionnaire se faire guillotiner sous la Terreur. Le poème s'achève donc sur la description que Byron fait de lui-même et un petit déjeuner.

Structure Lord Byron s'inspire du poète italien Luigi Pulci, et .. L’ottava rima lui permet, en effet, de donner libre cours à son espièglerie, à son génie de la rime, de jongler avec les registres et tourner en dérision les conventions poétiques. Le passage au français permet difficilement d’en rendre compte, au désespoir des traducteurs, qui ont dû faire le choix des vers blancs de France.

I don't know that there may be much abilityShown in this sort of desultory rhyme ; But there 's a conversational facility,Wich may round off an hour upon a time. Of this I'm sure at least, there's no servilityIn mine irregularity of chime, Which rings what's uppermost of new or hoary,Just as I feel the "Improvvisatore". 

« Un poème aussi décousu ne permet pas De manifester le moindre talent, je crois ; Mais, roulant comme roule la conversation, Il peut faire passer gaiement une heure ou deux. Je suis sûr d’une chose, au moins : mon carillon Est irregulier mais il n’a rien de servile. Il sonne les nouveautés ou les vieilleries, Selon le sentiment de l’Improvvisatore »Chant XV, 20..

Thématiques Don Juan et les femmes

Où qu'il aille, Don Juan suscite le désir. Il est considéré par les femmes qu'il rencontre comme un objet de convoitise : Dona Julia ; Haydée, la seule à éprouver pour lui un véritable amour ; la femme du sultan ; les autres épouses et concubines du sultan qui se disputent pour savoir qui couchera avec lui/elle (il est déguisé en femme à ce moment-là) ; l’Impératrice Catherine II ; Lady Adeline Admundeville ; la duchesse de Fitz-Fulke… ; le sultan lui-même. , écrit Marc Porée à ce proposMarc Porée, Préface à Don Juan, .. C’est un reflet de l’impression qu’avait Byron vis-à-vis des femmes : Lettre à Hoppner du 29 octobre 1819, répondant à des accusations, non fondée d'enlèvement de jeune fille, in Lettres et Journaux, . Effectivement, loin de l’image de séducteur qu'on lui attribue, Byron a été souvent séduit par les femmes qu'il a rencontrées, le regrettant, comme avec Caroline Lamb, ou s’en félicitant avec Teresa Guiccioli, dont il est le Cavalier Servant au moment où il écrit Don Juan :  Lettre à Hobhouse du 3 mars 1820 in Lettres et Journaux,

Dans ses lettres et journaux, Byron professe ouvertement sa misogynie, que ce soit dans ses lettres à son amie Lady Melbourne où il lui rappelle le mépris qu'il a pour son sexe, hormis elle-même: Lettre du 25 septembre 1812, in Lettres et journaux intimes, , ou dans son journal où il encense le principe du gynécée : Journal du 6 janvier 1821, in Lettres & journaux, Mais dans Don Juan, il met sous la plume de Julia, alors qu'elle vient d'être envoyée au couvent, un véritable pamphlet féministe, une dénonciation de la situation de dépendance où se trouve la femme au :

Man's love is of man's life a thing apart,      'T is woman's whole existence; man may range The court, camp, church, the vessel, and the mart;      Sword, gown, gain, glory, offer in exchange Pride, fame, ambition, to fill up his heart,      And few there are whom these cannot estrange; Men have all these resources, we but one, To love again, and be again undone.

Pour l'homme, l'amour n'est qu'un détail ; pour la femme C'est le tout de la vie ; il peut choisir l'Église, La marine, la Cour, le commerce ou l'armée ; La prêtrise, le gain, la guerre et la gloire offrent À son cœur le renom, l'ambition et l'orgueil, Et bien rare est celui qui leur reste insensible. L'homme a tous ces moyens mais nous n'en avons qu'un Qui est d'aimer encore et d'encore se perdreDon Juan, Chant I, 194..

C'est que dans Don Juan, il se propose de dénoncer l'oppression sous toutes ses formes.

Sarcasmes

Cibles littéraires C’est sa dédicace qui a choqué son éditeur et ses amis, et qu’il a dû censurer. Elle ne sera réintégrée au poème que plus tard. Il s’attaque d’abord à Robert Southey, Poète Lauréat depuis 1813, auteur de poèmes épiques, très apprécié de son vivant. Il commence par des allusions grivoises : Un « dry bob » est un coït sans éjaculation dans l’argot anglais de la Régence.Don Juan, Éditions Gallimard, 2006, Collection Folio, « Dédicace », 3., puis attaque aussi Wordsworth :

For me, who, wandering with pedestrian Muses,Contend not with you on the winged steed, I wish your fate may yield ye, when she chooses,The fame you envy and the skill you need;

« Mes muses vont à pied, et je ne puis lutter, Vagabond, contre vous qui chevauchez Pégase ; Puisse votre destin vous offrir, à son gré, Le renom qu'il vous faut, le talent qu’il vous manque; »Don Juan, « Dédicace » 8

Après avoir s'être fait le héraut du Romantisme dans sa jeunesse avec Childe Harold, au personnage mélancolique et sombre, proscrit et débauché, Don Juan, œuvre de maturité, est un pied de nez au Romantisme, que Byron a totalement abandonné pour le sarcasme. Il est désormais trop désespéré pour faire porter un masque désabusé à son personnage, pour flatter le goût de ses contemporains pour le sublime… Son Juan est donc un beau jeune homme, sympathique et naïf, qui suscite l’amour, et dont les tribulations sont autant d’occasions de rire de l’absurdité du monde.

Now my sere fancy "falls into the yellowLeaf," and Imagination droops her pinion, And the sad truth which hovers o'er my deskTurns what was once romantic to burlesque. 

« Mon caprice fané voit à présent "jaunir Son feuillage", l'imagination bat de l'aile ; La triste vérité planant sur mon bureau Change en burlesque ce qui était romantique. »Don Juan, Chant IV, 3

Et plus loin :

I don't pretend that I quite understandMy own meaning when I would be very fine; But the fact is that I have nothing plann'd,Unless it were to be a moment merry, A novel word in my vocabulary.  </poem>

« Je ne prétends pas moi-même comprendre tout Ce que je dis lorsque je veux être sublime, Mais le fait est que je n'ai nul projet en tête, Si ce n'est celui de m'amuser un moment ; "M'amuser", mot nouveau dans mon vocabulaire. »Don Juan, Chant IV, 5

Dans sa traduction de 1830, Paulin Paris lui reproche d’ailleurs d'avoir abandonné le "'sublime'" de Childe Harold, avec une théorie très particulière : Œuvres complètes de Lord Byron, traduction par M. Paulin, tome premier, Dondey-Dupré Père & Fils Éditeurs, 1830

Cibles politiques Byron définira le programme de Don Juan en , dans une lettre à son éditeur en réponse à ses détracteurs : Lettres et Journaux, Byron s'attaque à tout ce qui lui fait horreur dans cette Europe du début du : Le congrès de Vienne, la politique étrangère de l'Angleterre, l'oppression autrichienne en Italie et ottomane en Grèce, la guerre…

Il revient souvent à son profond mépris pour la politique de Lord Castlereagh, symbole du retour de la réaction et de l'oppression après l'épisode révolutionnaire et napoléonien : Journal du 23 novembre 1813, in Lettres et Journaux. :

<poem>States to be curb'd and thoughts to be confined, Conspiracy or Congress to be made—Cobbling at manacles for all mankind— »

« Opprimer des États, écraser des pensées, Monter une conspiration ou un congrès, Pour tout le genre humain fabriquer des menottesDon Juan, Dédicace, 14. »

La très longue description du siège d'Izmaïl est un virulent pamphlet contre la guerre, qu'il critique autant pour le nombre de ses morts que pour les vaines gloires, les héros que l'on acclame comme des bienfaiteurs de l'humanité alors que ce ne sont que des bouchersCe qui entre en contradiction avec l’admiration qu’il vouait à Napoléon :

The drying up a single tear has more Of honest fame, than shedding seas of gore. And why? -- because it brings self-approbation;     Whereas the other, after all its glare, Shouts, bridges, arches, pensions from a nation, […] Yet, in the end, except in Freedom's battles, Are nothing but a child of Murder's rattles.

Il y a plus de gloire à sécher un seul pleur Qu'à répandre les flots d'un océan de sang. Et pourquoi ? La première action rend fier de soi, Tandis que l'autre, après tout son fracas, ses cris, […] N'est, hormis dans les combats de la Liberté, Que l'enfant du meurtre et le fruit de ses capricesChant VIII, 3&4.

Clins d'œil autobiographiques Comme dans Beppo, Byron mêle fiction et références autobiographiques que les lecteurs de l’époque étaient parfaitement en mesure de reconnaître. Il s’en donne à cœur joie pour multiplier les allusions acerbes à son ex-épouse, Annabella, dont Dona Inès est le portrait assez peu flatteur : comme elle Chant I, 12 et Chant I, 13.. De façon très explicite, il fait référence à son propre désastre conjugal, Annabella ayant tenté d’excuser son comportement par la folie :

For Inez call'd some druggists and physicians,And tried to prove her loving lord was mad; But as he had some lucid intermissions,She next decided he was only bad; »

« Inès convia médecins et apothicaires